L’impact de la race sur le comportement du chien : mythe ou réalité ?
- 6 févr.
- 7 min de lecture
Lorsqu’on parle de comportement canin, une question revient presque systématiquement : dans quelle mesure le choix de la race du chien a-t-elle une influence sur son comportement ?
J’entends souvent lors de mes consultations :
"Mon akita ne revient pas au rappel parce que c’est un akita."
"Mon spitz nain aboie toute la journée parce que c’est un spitz nain."
"Mon beagle poursuit les chats parce que c’est un beagle."
Mais quelle est réellement la part de vérité derrière ces affirmations ?
La race influence-t-elle véritablement le comportement d’un chien, ou sert-elle surtout d’explication simple à des situations complexes ?

L’impact réel de la génétique
1. Héritage des races : des tendances, pas des vérités absolues
À l’origine, les races canines ont été façonnées par l’humain pour remplir des fonctions
précises : garder, chasser, conduire, protéger, accompagner.
Il serait donc faux de nier toute influence de la génétique.
On observe effectivement :
Des patrons moteurs plus probables selon les groupes de races (par exemple :
(poursuite, prédation, fixation, coopération avec l’humain, autonomie…),
Des prédispositions comportementales statistiquement plus fréquentes,
comme une forte appétence pour l’odorat chez l’épagneul breton, une sensibilité
au mouvement chez le malinois ou une sélection historique favorisant la
proximité avec l’humain chez des chiens dits “de compagnie” comme le shih tzu
Une influence non négligeable de la lignée : un chien issu de lignées de travail
peut présenter des besoins, une intensité émotionnelle et des facteurs
motivationnels très différents d’un chien issu de lignées dites “de beauté”.
Mais ces éléments sont des tendances, jamais des certitudes.
Ils indiquent ce qui est plus probable, pas ce qui est inévitable.

2. Le cas particulier des chiens de lignées de travail
Le point sur lequel l’influence de la race, et surtout de la lignée, ne peut être ignorée
concerne les chiens dits de lignée de travail.
Ces chiens sont issus de générations sélectionnées pour accomplir des tâches bien
précises : conduite de troupeau, chasse, rapport, protection, détection…
Cette sélection ne porte pas uniquement sur des capacités physiques, mais aussi sur des traits comportementaux comme la motivation à la tâche, la réactivité aux mouvements ou encore la persistance dans l’effort. Une étude menée sur un échantillon de chiens militaires a démontré que certains traits de tempérament et de motivation, particulièrement pertinents dans les contextes de travail, présentent une héritabilité
mesurable chez les chiens sélectionnés pour ces fonctions (Arvelius et al., 2014).
Adopter un chien de lignée de travail sans projet réel de mise en œuvre de ses
compétences expose à un risque accru de difficultés comportementales. Non pas parce que le chien serait "compliqué" ou "inadapté", mais parce que ses besoins
spécifiques risquent de ne pas être comblés. Les recherches en bien-être animal
montrent que l’absence de stimulation adaptée est associée à une augmentation des
comportements liés au stress et à la frustration, tels que l’hypervigilance, l’agitation ou
les comportements de substitution (Beerda et al., 1999).
Il est fréquent que ces chiens soient choisis par des personnes qui se décrivent comme
"actives", sans toujours mesurer ce que cela implique concrètement. Or, être actif ne
signifie pas nécessairement être en capacité de répondre aux besoins d’un chien
sélectionné pour un travail fonctionnel. Contrairement aux idées reçues, chez ces profils,
les besoins ne se limitent pas à la dépense physique : la dépense mentale, la
résolution de tâches et l’engagement cognitif ont un impact central concernant
l’équilibre du chien.
De nombreux comportements jugés dérangeants ou inadaptés dans un contexte de
chien de compagnie sont, chez les chiens de lignée travail, le résultat direct d’une
sélection intentionnelle. Ces traits comportementaux, tels que l’hypervigilance, la
persistance ou la réactivité au mouvement, ont été recherchés et renforcés pour leur
efficacité dans un cadre de travail précis. Les travaux de Mehrkam et Wynne (2014)
soulignent que ces différences comportementales ne relèvent pas d’un "défaut
individuel", mais d’une adaptation cohérente aux fonctions pour lesquelles ces chiens
ont été sélectionnés.

Cela ne signifie pas que ces chiens sont "inadaptables", mais qu’ils nécessitent une
réflexion approfondie en amont, un investissement réel et une compréhension fine de
leurs besoins. L’enjeu n’est donc pas de stigmatiser les lignées travail, mais de s’assurer
que le mode de vie proposé est réellement compatible avec leurs besoins spécifiques.
3. Les limites de l’explication « par la race »
Deux chiens d’une même race peuvent présenter des profils comportementaux
radicalement opposés.
La race n’est qu’un facteur parmi d’autres.
Une étude publiée en 2022 dans la revue Science (Morrill et al.) a montré que la race
n’explique en moyenne qu’environ 9 % des variations comportementales observées
chez les chiens.
Cette étude, basée sur des questionnaires comportementaux à grande échelle et des
analyses génétiques, met en évidence le rôle majeur de l’environnement, des
expériences de vie et du tempérament individuel.
Le comportement est le résultat d’une interaction complexe entre :
la génétique familiale,
le tempérament individuel,
les expériences de vie,
la socialisation,
l’environnement, les apprentissages et les interactions humaines.
Un chien n’est jamais « programmé ».
Il n’est pas rare d’observer des comportements drastiquement opposés chez deux
chiens de même race ou même issus d’une même portée. Le comportement émerge d’un ensemble de facteurs dynamiques, évolutifs et contextuels.
Ce que la race n’explique pas : dérives, préjugés et erreurs d’interprétation
1. Les dérives de la sélection
Certaines pratiques d’élevage non éthiques ont profondément altéré l’équilibre de
nombreux chiens :
hypertypes (brachycéphales, miniatures extrêmes…)
croisements double merle
races “tendance” issues de croisements sélectionnés sans recul (pomsky,
labradoodle, etc.).

Au-delà des conséquences évidentes sur la santé, ces sélections influencent
indirectement le comportement via :
la surdité ou la cécité (double merle)
les douleurs chroniques liées aux hypertypes
des croisements purement esthétiques sans prise en compte du tempérament des reproducteurs.
Les douleurs, l’inconfort chronique ou le déficit sensoriel modifient profondément la
manière dont un chien perçoit et interagit avec son environnement, augmentant les
risques de réactions défensives, d’inconfort persistant ou d’intolérance à la manipulation,
entre autres.
L’importance d’un éleveur responsable est donc cruciale : tests de santé, sélection
rigoureuse, socialisation adaptée et démarche éthique globale doivent être au centre
des préoccupations du professionnel.
2. Déconstruire les idées reçues
"Le staff a besoin d’une éducation ferme."
"Le chihuahua est hargneux."
"Le malinois est réactif par nature."
Ces affirmations sont des raccourcis dangereux.
Elles sont parfois relayées sur des groupes Facebook spécialisés, par des "éducateurs
du net” ou lors de discussions familiales.

Elles empêchent de voir le chien derrière l’étiquette.
Les stéréotypes :
orientent les pratiques vers des méthodes inadaptées,
justifient les comportements au lieu de les comprendre,
altèrent la relation humain-chien,
empêchent de considérer l’animal comme un individu à part entière.
Attribuer un comportement à la race revient souvent à éviter de questionner
l’environnement, les besoins non comblés ou les erreurs humaines.
Comme l’humain, le chien a besoin d’être reconnu dans son individualité pour
pouvoir évoluer et s’épanouir.
Au-delà de la race : choisir et accompagner un chien comme un individu unique
1. Bien choisir son chien : les vraies questions à se poser
Avant d’adopter, les questions essentielles ne sont pas "quelle race ?" mais plutôt :
Quel est mon rythme de vie ?
Quel temps et quelle énergie puis-je réellement consacrer au quotidien ?
Quel est mon environnement ?
Quelles sont mes contraintes ?
Se fier uniquement au physique du chien est une approche réductrice, qui peut mener
à de la souffrance pour le chien comme pour l’humain.
Bien souvent, il sera plus pertinent de s’interroger sur l’âge du chien plutôt que sur sa
race : deux chiots de races différentes auront généralement des besoins beaucoup plus
proches que deux chiens de même race à des âges éloignés.
2. Un chien, avant d’être une race : un individu
Tous les chiens partagent des besoins fondamentaux universels :
exploration,
stimulation sensorielle et olfactive,
repos de qualité,
sécurité émotionnelle,
respect du consentement et liberté de choix,
lien social.
La race peut être un repère, un élément de réflexion parmi d’autres.
Il peut être pertinent de proposer du mantrailing à un braque d’Auvergne très investi
dans l’activité olfactive, mais cette activité pourra tout autant convenir à un shiba inu
selon son tempérament et ses centres d’intérêts.
Ce qui influence le plus durablement le comportement, ce sont :
l’environnement,
la compréhension des besoins propres au chien,
la qualité des interactions,
la relation construite dans le temps.

En conclusion
La race a un impact que nous ne pouvons nier… mais elle n’explique jamais tout.
Appréhender un chien en se basant sur son origine génétique seule, c’est passer à côté
de l’essence même du comportement : l’individu, son vécu et son contexte.
Comprendre un chien, ce n’est jamais chercher une réponse simple à une question
complexe. C’est choisir la nuance, l’observation et un accompagnement sur mesure.
Par Leïla Rios – Éducatrice-Comportementaliste Canin et Félin sur Lyon
Arvelius et al., 2014
Arvelius, P., Eken Asp, H., Fikse, W. F., Strandberg, E., & Nilsson, K. (2014). Genetic analysis of a temperament test as a tool to select against everyday life fearfulness in Rough Collie. Journal of Animal Science, 92
Beerda et al., 1999
Beerda, B., Schilder, M. B., van Hooff, J. A., de Vries, H. W., & Mol, J. A. (1999). Chronic stress in dogs subjected to social and spatial restriction. I. Behavioral responses. Physiology & Behavior, 66
Mehrkam & Wynne, 2014
Mehrkam, L. R., & Wynne, C. D. L. (2014). Behavioral differences among breeds of domestic dogs (Canis lupus familiaris): Current status of the science. Applied Animal Behaviour Science, 155
Morrill et al., 2022 (Science)
Morrill, K., Hekman, J., Li, X., McClure, J., Logan, B., Goodman, L., Gao, M., Dong, Y., Alonso, M., Carmichael, E., Snyder-Mackler, N., Alonso, J., Noh, H. J., Johnson, J., Koltookian, M., Lieu, C., Megquier, K., Swofford, R., Turner-Maier, J., White, M. E., Weng, Z., Colubri, A., Genereux, D. P., Lord, K. A., & Karlsson, E. K. (2022). Ancestry-inclusive dog genomics challenges popular breed stereotypes. Science, 376




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