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Est-il éthique d'avoir un chien ?

Dernière mise à jour : 30 mai 2022

C'est la très bonne question que s'est posée Élodie, ancienne stagiaire de la session de Comportementaliste Canin de janvier 2021. Un sujet qui interroge sur notre rapport à l'animal et sur la relation que nous entretenons avec nos chiens domestiques, et que nous avons jugé intéressant de partager ici avec vous.


Si vous souhaitez faire appel aux services d’Élodie, qui intervient en Ile-de-France, vous pouvez la retrouver sur son site. ;)






  1. Introduction


En France, un foyer sur deux possède un animal de compagnie et l’on compte actuellement plus de 7 600 000 chiens sur le territoire[1]. Il n’existe pas de statistiques nationales concernant les abandons de chien. Cependant, la Société protectrice des animaux (SPA) estime à 100 000 le nombre de chiens et chats abandonnés chaque année en France[2]. Ces chiffres placent la France en tête du nombre d’abandons annuels de chiens et chats en Europe. Malgré l’engouement certain pour le chien de compagnie, il est intéressant de noter que le nombre d’abandons par an ne varie que très peu d’une année à l’autre.


La conscience collective s’éveille de plus en plus au bien-être animal grâce aux actions d'associations militantes (comme L214 éthique et animaux ou One Voice par exemple) grandement aidées par leur mise en lumière via les réseaux sociaux. Nous pouvons constater que les mentalités quant au droit des animaux et à leur bien être évoluent et impactent notre mode de consommation et nos choix de vie. Le développement des rayons de produits végétariens et végétaliens dans nos supermarchés en est la manifestation la plus évidente. Le législateur est lui-même amené à modifier ses textes afin de les adapter par rapport aux demandes d’une société en constante évolution dans ce domaine.


Le quotidien avec notre chien de compagnie est devenu si habituel, presque banalisé, si bien qu’il semble moins évident de se questionner sur leur bien-être que sur celui des animaux d’élevages. Alors, qu’en est-il de notre rapport au chien ? Quelle place lui donnons-nous ? Quelles sont les limites d’une belle cohabitation qui reste néanmoins imposée ? Et si elle est imposée au chien, quelles responsabilités incombent alors à l’humain ? Quels moyens avons-nous pour rendre cette relationla plus harmonieuse possible en respectant le chien en tant qu’individu aux besoins spécifiques ?


II. Le chien domestique.


a. La domestication : les débuts de la cohabitation.


La relation entre le chien et l’humain ne date pas d’hier. Grâce à plusieurs découvertes archéologiques, il a été mis en évidence que, dès le néolithique, le chien occupait une place particulière dans le foyer des humains. Des sépultures humaines datant de 6000 ans avant Jésus Christ contenaient également des os de chiens[3]. Les progrès en génétique ont également pu déterminer que les chiens consommaient la même alimentation que les humains qu’ils fréquentaient[4]. Les chiens faisaient donc déjà partie du quotidien des humains mais avaient également un statut spécial : le chien est suffisamment considéré pour qu’il soit enterré dans une sépulture (peut-être même avec son humain ?). Il y a 8000 ans, le chien n’était pas juste un outil qui était jeté dès qu’il ne servait plus : le chien était déjà important en tant qu’individu à part entière.


Bien que les origines de la domestication prêtent toujours à débat ce jour, nous savons que le chien est la première espèce à avoir été domestiquée par l’humain. Nous reprendrons ici la définition donnée par Isidore Geoffroy Saint Hilaire, zoologiste français du 19ème siècle : “La domestication est l’appropriation et le contrôle par une société humaine d’une population animale ou végétale pour la production d’un service ou d’une marchandise. (...) Les animaux domestiques sont ceux qui sont nourris par l’homme dans la demeure ou autour d’elle, s’y reproduisent et y sont habituellement élevés.”. Il est raisonnable d’envisager que aussi bien l’humain que le chien trouvent des avantages à cette proximité. L’hypothèse de départ que l’on peut considérer ici est que la domestication est une action volontaire et motivée de l’humain. La création d’une espèce par l’humain et la cohabitation interspécifique résultante que nous connaissons aujourd'hui semblent pour moi lourdes de responsabilités, d’engagements et d’enjeux.


b. Histoire du statut juridique du chien.


En 1804, sous Napoléon, le code civil est adopté par le Corps législatif Français qui considère alors l’animal comme un objet pratique.


Le statut juridique de l’animal ne connaîtra pas d’évolution avant 1976 où il n’est plus considéré comme un bien meuble ou immeuble par destination. C’est à ce moment que le législateur reconnaît l’animal comme un être sensible qui doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.[5].


Le 6 janvier 1999, certains articles du code civil sont modifiés, différenciant alors l’animal des choses inanimées.[6] Cependant cette loi ne sort pas l’animal de sa catégorie juridique de “bien” et ne reconnaît pas l’animal comme être sensible.


Une nouvelle loi est adoptée le 16 février 2015 : l’animal n’est plus un bien, il est reconnu comme un être vivant doué de sensibilité [7] mais se voit toujours soumis au régime des biens. Ce dernier changement finalise un accord dans la reconnaissance de l’animal dans le droit français en mettant en cohérence le Code rural et le Code pénal (qui reconnaissait déjà le caractère sensible de l’animal) et le Code civil. Cette modification du cadre théorique du statut animal et cette nouvelle concordance permettent de renforcer la portée et l’application des dispositions protectrices des animaux déjà existantes. La reconnaissance de son caractère sensible fait naturellement écho à la nécessité de recourir à des pratiques plus respectueuses à son égard.


En France, la vente ou le don d’un chien est encadré par la loi[8]. Elle impose la production ou la présence de documents lors de la vente ou de la cession d’un chiot ou d’un chien adulte. L’âge minimum d’adoption est fixé à 2 mois. Dans tous les cas, le vendeur doit produire une attestation de cession et un certificat vétérinaire concernant l’état de santé de l’animal. Il doit également fournir à l’adoptant une plaquette d’informations sur le chien, indiquant ses besoins et ses caractéristiques, (éventuellement des conseils d’éducation).


Tout chien doit avoir un numéro d'identification (puce ou tatouage) dès l‘âge de 4 mois. Ce numéro doit maintenant être renseigné (depuis 2019) sur le fichier de référence pour le suivi sanitaire et le suivi comportemental effectué par le Ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation.[9] Il permet de faire le lien avec le propriétaire du chien en cas de perte/vol et ainsi d’éviter l’euthanasie à l’animal le cas échéant.


En 1850, la loi Grammont prévoit une amende pour les mauvais traitements faits aux animaux de compagnie en public. Avant ça, aucune loi ne protégeait les animaux. En 1959, elle a été élargie au cadre privé. Depuis la loi du 6 janvier 1999, le responsable de mauvais traitements, sévices graves ou actes de cruauté, peut être puni de deux ans d’emprisonnement et d’une amende pouvant aller jusqu’à 30 000 euros. L’abandon d’un animal est maintenant considéré comme un acte de cruauté. En outre, le code civil stipule que le chien est sous l’entière responsabilité de son propriétaire.

En France, le cadre législatif concernant le chien fait partie intégrante de celui concernant les animaux de compagnie. Son statut d’être sensible s’est affirmé au fil des décennies et, bien que le statut d’individu ne soit pas encore établi au regard de la loi, les sanctions ont également été renforcées en cas de manquement du propriétaire ainsi qu’en cas de maltraitance.

Depuis le 6 janvier 1999, une autre loi vient encadrer la détention de chiens domestiques : une liste de chiens susceptibles d’être dangereux et les obligations auxquelles doit se conformer le propriétaire. Les chiens susceptibles d’être dangereux sont principalement définis sur des critères morphologiques, comme une musculature développée et un poil court, un cou large avec des plis cutanés, un stop peu marqué, une mâchoire puissante avec les muscles des joues bombés, etc.[10]

Ces chiens sont regroupés en 2 catégories. La première regroupe les chiens non-inscrits au livre des origine françaises (L.O.F) (ou à l’un des livres généalogiques étrangers reconnus par le ministère de l’Agriculture et de la Pêche) dont les particularités morphologiques sont assimilables aux American Staffordshire Terrier, Mastiff ou Tosa. Ces chiens sont interdits à l’achat, à la vente, au don, à l’importation et à l’introduction en France. Il est imposé aux chiens de première catégorie une stérilisation. La deuxième regroupe les chiens de race American Staffordshire Terrier, Mastiff et Rottweiler ainsi que les chiens assimilables à la race Rottweiler. L’appartenance à la race doit être attestée par une déclaration de naissance ou un pédigré (documents délivrés par la Société Centrale Canine lorsque le chien est inscrit au L.O.F).

Cette même loi, visant à prévenir les accidents et agressions avec des molosses, a également imposé depuis le 1er janvier 2010 aux détenteurs de chiens catégorisés le permis de détention ainsi qu’un certificat d’aptitude délivré par un professionnel agréé par la préfecture. En effet, pour posséder un chien catégorisé il faut être majeur, ne pas être sous tutelle (sauf autorisation du juge des tutelles), ne pas avoir été condamné pour crime ou délit inscrit au bulletin n°2 du casier judiciaire et ne pas avoir fait l’objet d’une décision de retrait du droit de propriété ou de garde d’un chien. Le propriétaire doit également avoir en sa possession un permis de détention pour l’animal. Depuis 2008, une évaluation comportementale faite par un vétérinaire est imposée à tout chien catégorisé et ce entre l’âge de 8 et 12 mois. Cette évaluation comportementale est à renouveler (tous les ans, 2 ans, 3 ans) ou pas, en fonction du risque de dangerosité du chien établi initialement par le vétérinaire.

Les chiens catégorisés souffrent d’une mauvaise réputation car souvent utilisés comme chiens d’attaque, de combat ou de garde et ont été rendus agressifs par leurs propriétaires dans ce but. On sait également que la loi impose de nombreuses contraintes à ces chiens. L’adoption d’un chien catégorisé doit faire prendre conscience aux humains adoptants qu’ils ont des devoirs et responsabilités envers le chien, aussi bien d’un point de vue légal que d’un point de vue éthique. En effet, un chien catégorisé est contraint à être restreint sur la voie publique (par la laisse et la muselière) en permanence. La question de la qualité de vie se pose alors. A la base, cette contrainte est motivée uniquement par les caractéristiques physiques du chien.

Bien que le risque de dangerosité évoqué par la loi soit entendable pour des physiques canins imposants, ce texte nie complètement l’individualité du chien. Une morphologie de molosse ne fait pas du chien un être au potentiel agressif plus élevé qu’un autre. Cette loi permet cependant d’encadrer la détention de chiens susceptibles d’être dangereux et impose aux (futurs) propriétaires un engagement s’ils veulent en détenir un. Il est également intéressant de noter que, en France, la majorité des morsures de chien sont causées par... des labradors[11]. Ceci s’explique par le fait que le Labrador est le chien le plus répandu dans les foyers Français[12] et qu’il a une image de “chien de famille qui aime les enfants”. Cela peut conduire les propriétaires à en oublier sa nature de chien : c’est un être vivant qui communique, qui a des besoins mais aussi des envies et surtout des limites. Ce n’est pas une peluche aimable et agréable qu’on manipule à sa guise, sans l’écouter.

Cet engagement qui est demandé aux propriétaires, sous forme d’informations et de formation pour l’attestation d’aptitudes, ainsi qu’en imposant des visites vétérinaires, ne peut que renforcer la prise de conscience du nombre de responsabilités qu'engendre la détention d’un chien (qu’il soit catégorisé ou non). En outre, cet encadrement strict limite théoriquement les accidents de morsures et donc le nombre de chiens euthanasiés.


c. L’éthique animale au service du bien-être du chien.


Impossible de parler éthique animale sans aborder le spécisme. Il s’agit d’un concept éthique qui soutient que l’appartenance à une espèce est un critère pertinent pour établir les droits qu'on doit lui accorder ou l’égard porté à ses intérêts. En analysant ce concept, on peut y voir une forme de discrimination arbitraire des individus sur la seule base de l’appartenance à une espèce. Selon cette doctrine, notre statut d’humain nous donnerait naturellement des droits sur les autres espèces, considérées comme moralement inférieures, et placerait nos intérêts au-dessus de celui des autres espèces.


En 1851, Arthur Schopenhauer, philosophe allemand, critique très sévèrement l’absence de droits pour les animaux. A l’origine de cette omission selon lui: la croyance d’une absolue différence entre l’Homme et l’animal.

Cette croyance trouverait ses origines dans le mythe de la création comme présenté dans l’Ancien Testament.[13]


Paul Waldau, éthicien et professeur américain, explique que le spécisme est aussi vieux que le monde en ce sens où, traditionnellement, on a justifié le fait de ne pas prendre en compte, ou secondairement en compte, les intérêts des autres animaux par la croyance qu’ils existaient pour notre usage.[14]

Le concept sera approfondi en 1975 par Peter Singer[15], philosophe australien. Il défend que l’appartenance à une espèce particulière n’est pas une propriété moralement pertinente. Il propose que la sensibilité devienne un critère pertinent d’appartenance à cette communauté morale et que tous les êtres sensibles doivent être considérés comme moralement égaux entre eux : leurs intérêts doivent être pris en compte de manière égale. Il semble donc que cette (mauvaise) habitude d’utiliser le chien ne date pas d’hier. Malgré l’évolution manifeste de la pensée collective sur le bien-être animal, il semble toujours difficile de penser le bien être du chien au même plan que le nôtre.


De nos jours, on donne au chien une utilité de sorte qu’il devienne un moyen de produire un service, un outil permettant d’accomplir une tâche. On l’utilise. Comme par exemple les chiens de chasse, de garde/d’alarme, les chiens d’assistance à la personne (guide pour malvoyant, prévention de crise d'épilepsie, etc.), les chiens de recherche de stupéfiants, de détection de mines, les chiens sauveteurs, plus récemment, les chiens renifleurs de cancer[16] et même les chiens de “compagnie”.


L’utilisation en 2021 de chiens (et d’animaux de manière plus générale) comme outil ou comme “producteur de services” est pour moi archaïque aux vues des alternatives possibles que nous offrent les avancées techniques, technologiques et scientifiques ainsi que de l’évolution de la pensée éthique animale. Les bénéfices de l’utilisation du chien ne sont plus à prouver or, on peut s’interroger sur le bien-fondé de cette utilisation. D’un point de vue éthique et antispécisme, on peut dire que l’humain s’est donné l’autorisation d’utiliser un être vivant à ses propres fins. Mais de quel droit ? Et même si les besoins de bases du chien sont comblés, le fait d’utiliser un animal et de le rendre utile dans notre propre intérêt se fait au risque de réifier le chien sans en avoir conscience et au dépend de son bien-être.


Cette utilisation du chien fait écho à l’animal-machine de Descartes[17]. Selon lui, l’animal n’a ni âme, ni raison, ni pensées. L’animal réagit de manière automatique et prédéterminée aux stimuli qui l’entourent. Descartes oppose même l’humain à l’animal machine en précisant que le premier dispose de la pensée, du langage, d’une raison et qu’il est libre. D’un point de vue éthique, assimiler les animaux à des machines, les désanimaliser, est difficilement argumentable en 2021.


Grâce aux recherches scientifiques, à la zoologie et à l’éthologie, nous savons que les animaux sont des êtres intelligents et sensibles, capables de réflexion, doués de sentiments et ayant une physiologie sensorielle. Nous savons aujourd’hui de manière certaine que le chien a un langage qui lui est propre et qu’il communique avec les individus qui l'entourent. En outre, et comme tout animal, il est doué d’un libre arbitre qui doit être entendu et respecté dans ses besoins, son individualité et ses envies. Laisser le choix au chien et respecter ce choix est nécessaire s’il on veut entretenir une relation de confiance basée sur le respect.


Il est pertinent de prendre également en compte les chiens de compagnie. Car, quand les chiens “de travail” sont maintenus captifs pour rendre service à l’humain, les chiens de compagnie le sont pour notre plaisir et par envie. En 2018, une étude menée en France (voir annexe 2) a mis en évidence que la première raison qui pousse à l’adoption d'un chien est l’amour des animaux. Apparaît également la dimension du bien-être apporté par le chien à son humain. Ainsi, pour 36 % des répondants, avoir un chien permet de se maintenir en forme. Il permet d’oublier ses problèmes pour 37% et d’éviter la solitude pour 35% des propriétaires de chiens[18]. Bien que bienveillantes à la base, les motivations d’adoption sont souvent anthropocentrées, ce qui a tendance à occulter l’engagement et les responsabilités inhérents à une adoption. Et bien que tendancieusement égoïste en un sens, on note également la forme altruiste que revêt une adoption car en choisissant de vivre avec un chien, nous avons la responsabilité du bien-être d’un être vivant autre que nous même. Nous nous engageons envers l’autre.


Cette captivité est donc éthiquement discutable en ce sens qu’elle n’est pas nécessaire pour l’humain : il n’en a pas besoin pour vivre et se réaliser. D’une certaine manière, l’humain a créé l’espèce chien domestique. Elle existe, c’est un fait. Nous en sommes donc responsables. De cette responsabilité nous incombent des devoirs envers le chien : combler ses besoins (physiologiques, sociaux, affectifs), respecter son intégrité physique et ne jamais le contraindre afin de rendre la cohabitation avec nous la plus harmonieuse possible. Le chien est un être vivant dont le bien-être et la satisfaction des besoins dépendent entièrement de nous et de la connaissance que nous en avons. L’humain a rendu le chien dépendant de lui et, bien que notre cadre de vie lui offre de nombreux avantages, il est important que chaque propriétaire (et futur propriétaire) ait conscience des enjeux qui se jouent lorsqu’on vit (ou envisage de vivre) avec une autre espèce que la sienne et les risques potentiels qu’une méconnaissance de l’espèce chien peuvent entraîner.


III. L’humain, auteur de problématiques.


a. La sélection génétique.


Le chien est une espèce très riche qui comporte un grand nombre de races ayant chacune des caractéristiques physiques particulières et distinctes. Cela va du Pékinois au Dogue Allemand, du Shar-peï au Bull Terrier, en passant par le Colley (voir annexe 3). On compte à ce jour 344 races de chien reconnues et 40 non reconnues[19]. Cette multiplicité des races telle que nous la connaissons aujourd’hui remonte au XIXème siècle. L’humain commence alors à sélectionner des individus en fonction de critères esthétiques et non plus d’utilité : le chien devient un animal de compagnie. Leurs caractères physiques ont donc évolué dans un sens voulu par l’humain. Cette sélection consiste à choisir des reproducteurs possédant les caractéristiques les plus recherchées afin de créer les individus les plus attrayants.


La première exposition canine officielle se tint en Angleterre en 1859. Il faudra attendre 1863 pour l’édition française. L’objectif de ces expositions est de présenter un animal se rapprochant au plus près du standard idéal de la race. La sélection se fait uniquement sur les caractéristiques physiques de l’individu. Pour obtenir un chien ayant une apparence au plus proche de celle exigée par les concours, il n’est pas rare d’observer des accouplements consanguins. Or, ces pratiques d’élevage et de reproduction appauvrissent le patrimoine génétique des races et n’est pas sans conséquence sur la santé canine.


The Kennel Club, fondé en 1873, est l’association cynologique britannique la plus importante du Royaume-Uni. Elle fait figure d’institution de référence pour les chiens de races. Chaque année, elle organise la plus grande exposition canine du monde (le Cruft) afin d’élire le chien qui représente le plus fidèlement sa race (selon des critères pré établis). En 2008, la BBC enquête cette association et dénonce dans un documentaire[20] les élevages qui font primer l’aspect physique sur la santé du chien dans l'objectif d’avoir un individu esthétiquement parfait afin de coller aux exigences des concours. Ce reportage pointe également du doigt les expositions canines qui entretiennent cette culture de l'apparence au détriment de la santé des chiens.


Ce reportage met en évidence le nombre croissant de mutations génétiques et de maladies génétiques consécutives à une trop grande consanguinité afin d’intensifier certains traits physiques. La taille du crâne du Cavalier King Charles qui est voulue de plus en plus petite, les pattes du Teckel désirées plus courtes, les Carlins, les Shih-Tzu et les Bulldogs aux faces toujours plus aplaties, sont des caractères esthétiques qui impactent les conditions de vie canine. On y constate que les critères de reproduction se font au détriment de la santé et de la qualité de vie des chiens, dans un intérêt humain, en vue de créer des hypertypes. Les hypertypes sont des modifications morphologiques qui accentuent certaines caractéristiques propres à une race. Le modelage des races, la création de ces hypertypes et la consanguinité ont fait émerger de nombreuses maladies congénitales et héréditaires. La consanguinité diminuant la variabilité génétique.


Quelques exemples des maladies susnommées. (voir annexe 4)

- La syringomyélie est caractérisée par la présence de cavités (syrinx) contenant du liquide céphalo-rachidien à l’intérieur de la moelle épinière, soit en raison d’une cause connue (syringomyélie secondaire) soit, plus rarement, sans cause connue. Dans le cas des races brachycéphales, l’apparition de ces cavités est consécutive à leur boîte crânienne devenue trop petite pour contenir le cerveau et notamment le cervelet.Ce dernier s'engage alors dans l’occiput (partie osseuse à la base du crâne), empêchant un écoulement normal du liquide cérébrospinal entre le crâne et le canal vertébral. Les vibrations de chaque battement cardiaque entraînent la formation de cavité au sein même de la moelle épinière. Le syrinx vient alors comprimer la moelle épinière et la détruit. Les lésions provoquées entraînent alors des douleurs chroniques et des troubles neurologiques irréversibles. Elle touche 1 Cavalier King Charles sur 60 (alors qu’elle touche 1 chien sur 2000 dans la population générale). 72% des Cavaliers King Charles malades manifestent des signes de douleur. [21]


- La hernie discale est une maladie de la moelle épinière. C’est lorsque le disque intervertébral se déforme (par l’usure ou un choc) et se retrouve pincé par les vertèbres. Elle peut entraîner des douleurs irréversibles et permanentes, un déficit en sensibilité ainsi qu’une paralysie. A cause de ses pattes particulièrement courtes par rapport à la longueur de sa colonne vertébrale, le teckel a 13 fois plus de risque que les autres races de développer une hernie discale au cours de sa vie[22].


- Le syndrome obstructif des races brachycéphales se manifeste avec une sténose nasale, un voile du palais trop long et trop charnu, une langue très volumineuse et un pharynx très charnu. Elle entraîne des difficultés respiratoires chez le chien au nez particulièrement plat comme le bulldog et le carlin. En cas d’effort trop important, l’animal peut éprouver des difficultés à ventiler et peut aller jusqu’à paniquer et s’évanouir. Les faces plates de ces races ont également souvent des yeux particulièrement exposés et sont donc plus à risque de toutes infections oculaires ou traumatismes tels que les ulcères de la cornée.


Depuis 2017, la Société Centrale Canine a interdit la consanguinité rapprochée. Ainsi il est donc interdit pour les éleveurs de chiens de race de faire s'accoupler un père et sa fille, une mère et son fils ou un frère et une sœur. Cette limite fixée aux éleveurs est mise en place dans l’intérêt de la santé des chiens.


Des tests génétiques sont maintenant réalisables afin de dépister et prévenir la transmission de maladies génétiques. Ils rendent également possible un dépistage précoce qui permet une meilleure prise en charge de la maladie et améliore la qualité de vie des chiens. Les tests génétiques peuvent être réalisés sur simple frotti buccal (prélèvement salivaire).


Les progrès scientifiques permettent un suivi plus précis des chiens, de leur état de santé et de leur patrimoine génétique. Imposer un cadre réglementaire est primordial s’il on veut pouvoir observer une homogénéisation des pratiques d’élevages de chiens de race et donc limiter le nombre d’individus dont la qualité de vie en pâtirait pour des lubies humaines. S’il on veut observer un changement dans les mentalités, il est fondamental de se questionner sur les bénéfices que retire l’animal de ces concours et sur les dommages qu’ils lui causent. Déconstruire l’importance des normes de beauté imposées par les expositions canines et faire privilégier la qualité de vie et le bien-être du chien me semblent être des responsabilités raisonnables qui incombent au propriétaire de chiens. Les futurs acquéreurs désireux de choisir un chien hyper type devraient savoir que le physique de leur chien, bien que à leur goût ou correspondant aux standards de la race, peut avoir un impact sur la santé et la qualité de vie de leur animal. En sachant cela, l’adoption d’un chien hyper type est responsabilisante en ce sens où l’achat lui-même entretien et fait perdurer la (re)production de ces chiens.

Nous avons les moyens, à nous de les utiliser dans l’intérêt de l’autre, de celui qui dépend de nous : le chien.


b. Les idées reçues et leurs incidences.


« Un chien qui remue la queue est content. »

Le port de la queue, également appelée “fouet”, est un indicateur pertinent pour renseigner l’état émotionnel du chien. La queue et son mouvement servent au chien à communiquer et à délivrer une information aux individus qui l’entourent. Un chien qui remue la queue n’est pas systématiquement dans un état d’esprit positif (ou “content”). Il peut être excité, tendu ou stressé.

Une queue très haute et raide avec un battement rapide et peu ample indique un chien qui ressent une certaine excitation, voire une tension. Une queue basse et souple avec des battements amples évoque un chien détendu. En outre, une queue qui bat franchement vers la droite est le signe d’une émotion positive ressentie. A l’inverse, si elle bat vers la gauche, c’est le signe d’une émotion plus négative comme le stress, la méfiance, la peur ou la nervosité.

Il est également important de ne pas omettre la race et la position anatomique de la queue. Au repos, on distingue trois types de ports de queue : Une queue droite positionnée basse comme chez le Golden Retriever ou le Lévrier, une queue droite positionnée très haute comme chez le Chihuahua ou le Braque et une queue enroulée comme chez le Shih-Tzu. Les hauteurs d’attache diffèrent également. La race, la vitesse et le sens du battement, la hauteur de la queue, ainsi que l’ensemble de la posture, les mimiques et le contexte sont autant d’éléments à prendre en considération pour arriver à bien lire les chiens. Se focaliser sur un seul élément peut biaiser la compréhension du message émis.


Comprendre l’état émotionnel et les signaux de communication de notre chien est primordial. Cela permet à l’humain d’adapter ses actions et son comportement et d’éviter ainsi les incompréhensions et malentendus qui peuvent créer des comportements gênants et dégrader la relation au fur et à mesure du temps.


En plus de ne pas parler le même langage que le chien, l’humain a une tendance naturelle et spontanée à l'anthropomorphisme. Il prête au chien des comportements humains. Un exemple en balade : Patton s’approche d’un humain inconnu pour le renifler et prendre des informations, l’humain se penche tout de suite au-dessus de lui pour le caresser, Patton se met à sauter sur ses jambes, remue la queue, halète et parfois jappe en sautillant. En ayant maintenant connaissance et conscience de la communication canine, il m’est aujourd’hui possible d’affirmer que Patton n’est pas “content” pendant cette interaction. Ici il cherche à faire cesser l’action de l’humain qui se penche au-dessus de lui et veut le caresser. Sa réaction et son comportement sont souvent interprétés comme une demande de contact ou une expression de joie. Un humain inconnu penché sur soi n’est pas rassurant et une caresse non consentie n’est pas agréable. L’humain réagirait-il de la même manière face à un Cane Corso adulte au comportement identique ? Les différences de tailles entre les chiens peuvent également impacter leur quotidien et leur qualité de vie si les humains ne savent pas lire la communication canine ou n’y prêtent pas attention.


Le chien a sa propre communication et elle nous est accessible. Nous pouvons la percevoir et apprendre à la traduire. Cela permet d’éviter le plus de malentendus possibles et de montrer au chien qu’on le respecte dans ce qu’il nous dit. Le chien sait alors qu’il est entendu mais aussi compris, c’est là que peut s’installer une relation de confiance sereine pour les deux parties.


Entendre et regarder son chien est important, l’écouter et le comprendre est essentiel.


« Je dois lui montrer qui est le chef. »

La théorie de la dominance dans le règne animal fut établie en 1921 par Thorleif Schjelderup-Ebbe, zoologiste allemand, sous le terme de Hackordnung (ou hiérarchie de becquetage)[23]. Ses études se portent alors sur les poules. Il observe des groupes d’une dizaine d’individus et admet qu’il existe un processus de domination créant ainsi une hiérarchisation des organisations sociales. Les volatiles ne se battent pas pour accéder à la nourriture. Un ordre de passage s’est naturellement établi par la domination d’un individu sur le groupe (l’Alpha) qui n’hésite pas à utiliser son bec en cas de désaccord avec ses congénères. Cette hiérarchie fait figure de régulateur dans les interactions sociales des poules et limite ainsi des dépenses énergétiques futiles au regard d’une ressource donnée.


En 1960, cette théorie de la dominance est développée par David Mech, zoologiste américain, qui étudie alors des loups captifs avec des ressources limitées. Il établit qu’il existe une hiérarchie linéaire fixe dans le temps et l’espace. Selon lui, il existe alors un individu Alpha qui a pour objectif de dominer l’ensemble de la meute afin d’avoir accès aux ressources vitales le premier. Ainsi, ce désir de pouvoir et de priorité pousse l’individu à des comportements agressifs pour s’imposer et dominer les autres individus de la meute. Cette théorie de la dominance a ensuite été transposée au milieu canin et laissait donc entendre que, pour régler une problématique avec son chien, l’humain, aussi appelé “maître”, devait dominer son animal. Il s’établissait alors une hiérarchie et un rapport de force permanent interspécifique.


En 1999, David Mech revient sur ses observations et infirme sa première étude. Il explique que l’étude menée a été réalisée sur des loups captifs avec des ressources limitées, elle n’est donc pas représentative des comportements du loup à l’état naturel. Il a pu observer par la suite des loups sauvages et a alors établi qu’il existait un couple reproducteur et que la meute était composée d'individus ayant un lien de parenté. Il a également constaté qu’en cas de ressources vitales insuffisantes (nourriture), les louveteaux étaient prioritaires sur les adultes car l’intérêt de la survie de l’espèce prime sur l'intérêt individuel. Il a également noté que les géniteurs éduquent les louveteaux et que la vie sociale des loups est très pacifique. Sa première étude était très orientée sur les comportements agonistiques faisant de ceux-ci, les seuls comportements que semblaient pouvoir proposer les loups captifs.


On sait aujourd'hui que la relation de dominant/subordonné s’inscrit seulement au sein d’une même espèce. La dominance s'établit au regard d’une ressource donnée et d’un contexte donné lorsqu’il y a concurrence car ladite ressource est limitée. Les relations de dominances sont temporaires et varient en fonction du contexte, des individus et des ressources. En outre, le chien n’est pas un loup.


Malgré tout, cette théorie de la dominance est encore très ancrée de nos jours et à engendrer de nombreux comportements humains plus ou moins délétères pour les chiens.


Par exemple :

- le chien mange après les humains : cela peut faire monter le chien en excitation s’il a faim en créant de la frustration.

- le chien ne doit jamais grogner après son humain sinon il sera réprimander voir corriger (tape sur le nez, saisie par la peau du cou, cris, isolement, etc): le grognement est une des nombreuses manières dont dispose le chien pour s’exprimer (voir annexe 5). Par le grognement, le chien demande à l’autre de cesser ce qu’il est en train de faire, de s’éloigner, car cela ne lui plait pas, lui est douloureux, l’inquiète, etc. Le grognement est souvent pris comme une mise au défi ou un comportement agressif. Or, c’est un comportement tout à fait sain et normal qu’il faut écouter et prendre en compte pour réajuster notre propre comportement vis-à -vis du grogneur. Réprimander un chien qui grogne lui fera comprendre qu’on ne l’écoute pas et qu’il devra s’exprimer plus fort la prochaine fois s’il veut faire cesser, cela pouvant aller jusqu’à la morsure, simplement parce que le chien n’a pas été écouté et souffre littéralement de cette incompréhension et de cette négation.

- l’éducation canine dite “traditionnelle” fait fortement écho à la théorie de la dominance. Elle incite à contraindre, obliger, diriger, le chien. Le maître doit contrôler son animal. L’éducation traditionnelle porte atteinte à l’intégrité physique du chien et le contraint moralement en ne lui laissant pas le choix sous peine de réprimandes physiques. D’un point de vue du bien-être animal, l’éducation canine traditionnelle peut donc être considérée comme de la maltraitance et n’est donc éthiquement pas acceptable. On note également que les méthodes coercitives peuvent créer des problèmes de comportements chez le chien comme du stress chronique, une crainte des humains et/ou des congénères, un dérèglement complet des signaux de communication, de la résignation acquise, etc.