L'éducation dite "positive" n'est-elle pas une forme de coercition?

C'est la très bonne question que s'est posée Léa Mahieux de Libr'anima, comportementaliste chien/chat et éducateur canin, mais aussi formatrice auprès de nos stagiaires à distance pour le module Chien (découvrir son portait ici), à l'occasion de son mémoire de fin de formation. Un thème très intéressant qui nous tient particulièrement à cœur, puisqu'il résonne avec notre approche, une approche qui place la relation humain-animal au centre de nos enseignements. Un mémoire qui nous pousse à réfléchir à la prise en compte des émotions du chien dans notre pratique et à l'importance du pouvoir du choix, de son libre-arbitre, de son autonomie... et à nous interroger d'une façon générale, et de manière constructive, sur notre démarche en tant que professionnel.


INTRODUCTION


« La coercition est l'action de contraindre quelqu'un, pour le forcer à agir ou à s'en abstenir. Elle existe notamment par contrainte physique ou psychologique." 1


Positif : « Qui repose sur quelque chose, d'assuré, dont la réalité ne peut être mise en doute, par opposition à négatif » 2


Éducation : « Art de former une personne […] en développant ses qualités physiques, intellectuelles et morales, de façon à lui permettre d’affronter sa vie personnelle et sociale avec une personnalité suffisamment épanouie » 3


« Action de former et d’enrichir une personne » 3


Les dires et les remises en question de ce mémoire ne concernent pas les chiens de travail : les méthodes, les conditionnements utilisés ; ou encore les disciplines telles que le fitness canin et le Medical Training. Ce mémoire n'a pas pour but de mettre un point d'honneur sur ce qui ne fonctionne pas, mais plutôt dans le dessein de montrer ce qui fonctionne et qui pourrait être encore amélioré. Le but n’étant pas de critiquer le travail de nombreux Comportementalistes et Educateurs Canin. Il s'agit de repositionner et de remettre en question, de nouveau, la place du chien dans nos familles, dans notre relation, dans notre estime. Toujours dans cette mouvance vers l’équité. Il s’agit d’une prise de conscience de soi, de l’animal, de nos actes et de nos croyances. Il s’agit aussi d’inspirer à se demander Pourquoi ? Car il semblerait que la question du sens est, une pièce maitresse vers une bonne relation avec son animal.


Concernant la coercition, nous évoquerons les contraintes psychologiques, bien souvent exercées inconsciemment. La définition de l’éducation choisie met en lumière une façon de penser l’application de celle-ci. L’éducation de nos chiens devrait, de cette manière, être un accompagnement visant à leur permettre de se révéler, sereinement, d’évoluer de manière équitable, en envisageant leur individualité, leur personnalité et leur place encore trop sous-estimée dans le monde et surtout dans notre monde.


Ce mémoire fait l’objet de nombreuses remises en question notamment sur des croyances qui alimentent notre vision du chien et surtout de l’éducation que nous devrions impérativement (paraît-il) faire avec celui-ci. En effet, Simon Sinek affirme « que notre comportement est influencé par nos hypothèses ou ce que nous croyons être des vérités. »4. Il est vrai que l’être humain a tendance à se reposer sur des croyances qu’il considère comme certitudes ; inhibant une remise en question et une objectivité. Nos choix sont alors influencés par ce que nous pensons savoir. Car voyez-vous, la remise en question de certaines hypothèses pourrait faire progresser la vision du monde animal.


Une remise en question a déjà été opérée et s’opère encore concernant les méthodes dites coercitives, comme on l’entend aujourd’hui : les méthodes qui font appel, entre autres, à la contrainte physique et à certaines croyances erronées tels que la hiérarchie et la dominance. Cette prise de conscience sur la violence physique et psychologique de cette méthode et cette manière de penser a été plus que positive et nécessaire. Il s’agit de l’abolition de la contrainte physique vers un travail basé sur le renforcement positif qui vise à faire coopérer et motiver le chien afin de renverser la balance : augmenter l’apparition des réponses comportementales attendues et, de surcroit, diminuer les réponses comportementales gênantes. Plutôt que de jurer ou agresser son animal ou même sa femme et son enfant à la vue d’un comportement gênant, il s’agit de féliciter et gratifier les comportements attendus. Cette forme d’éducation est apparue dans les années 60’, concomitamment où l’on commence à étudier les émotions chez les animaux. Cependant il semble qu’elle est mise du temps à être prise au sérieux. En effet, Frans de Waal affirme que dans les années 70’ les animaux étaient rarement considérés comme bons, ils étaient perçus comme des « créatures violentes », égoïstes, constamment en recherche de conflit.5


Le travail par le renforcement positif est aujourd’hui bien reçu par un bon nombre d’êtres humains. Son exercice par de nombreux Éducateurs Comportementalistes notamment dans le monde canin a permis d’ouvrir une discussion autour de cette nouvelle façon de travailler ainsi que de populariser le non-usage de la contrainte physique. Une nouvelle aire se concrétise, une avancée cruciale et ô combien bénéfique pour le bien-être animal. Néanmoins, il semblerait juste de revenir sur certains aspects du renforcement positif et du conditionnement. Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’en a-t-on fait et dans quel but ? Son utilisation est-elle toujours justifiée ?


N’y-a-t-il pas une forme d’abus dans certains usages ? En effet, il immerge aujourd’hui une nouvelle croyance : donner une friandise à son chien, « cliquer pour calmer » son animal, jouer à la balle pour le récompenser d’une « bonne action » ne fait pas de mal au chien. Pas de dommage physique, certes. Revenons à la question du Pourquoi et du sens (entre autres). Regardons ces « chiens-robots » que nous cherchons à formater, des chiens qui obéissent. Cette volonté de contrôle, d’exigence et de performance semble persister, au détriment de la réflexion, de l’autonomie, de la prise en compte de l’état émotionnel et de la relation ; en partie, en ayant recours à la manipulation, à l’addiction et au mensonge. Ce point de vu peut être perçu violemment. Prenez-le comme un état des lieux de nombreux questionnements afin d’agir encore mieux pour le bien-être animal. En 1999, Karen Pryor avançait dans son ouvrage « Don’t shoot the dog » que le travail avec renforcement avait permis de déployer de la matière qu’ils commençaient à peine à explorer.6 Les découvertes et les points de vue évoluent et continueront d’être remis en question car il n’y a pas de science juste, simplement une volonté de s’améliorer.


Il est vrai que le chien dépend de nous, il n’en est pas moins un individu à part entière, faisant partie de cette planète au même titre que nous. Nous nous devons ainsi de le considérer en tant qu'individu sensible et non pas de minimiser sa place et son individualité. Beaucoup parlent encore de chien « bien éduqués ». Mais qu’est-ce qu’un chien bien éduqué ? Un chien qui connaît les bonnes manières ? Ou simplement un chien qui évolue sereinement dans notre monde compliqué ?


Nous aborderons dans une première partie les « méthodes » les plus populaires dans le travail par le renforcement positif. Nous commencerons par redéfinir les Conditionnements Classiques et Opérants qui sont les fondements des méthodes d’éducation dans le monde animal. Nous aborderons ensuite le principe du façonnage ou Shaping ; puis nous énumérerons les renforçateurs les plus connus et utilisés tels que le Clicker-Training, les friandises, le jeu, le regard, la voix, la gestuelle et le toucher. Tant de moyens pour répondre à des objectifs, nous évoquerons le travail de l’habituation et de la désensibilisation ; mais également des objectifs et des croyances encore fortement stigmatisés : la volonté de contrôle, les exigences et la performance.


Enfin, dans une deuxième partie, nous parlerons des limites de l’utilisation de certains renforçateurs dits positifs. Une première remise en question sur le fait que l’on retire à l’animal l’opportunité de réfléchir en abordant l’hyperconditionnement, l’impact de l’excitation et enfin une prise de conscience de ce que l’on renforce. Le second questionnement se portera sur la non-prise en compte de ce que nous dit le chien, la lecture de ses émotions, la désillusion et la contrainte. Nous finirons par proposer des angles d’approches plus en adéquation avec les besoins du chien, sa place en tant qu’individu. Enfin, nous exprimerons l’importance du choix et de la cohérence dans notre accompagnement vis-à-vis de notre compagnon pour finir sur des propositions et réflexions afin de fonder « l’éducation » sur une relation de confiance.


"La plupart des réponses relèvent de l'évidence et sont parfaitement valables. Toutefois, si nous commençons en nous posant les mauvaises questions, et si nous n'en comprenons pas la raison, au final, même les bonnes réponses nous conduiront dans la mauvaise direction. Voyez-vous, la vérité finit toujours par être dévoilée. »

Commencer par un pourquoi, Simon Sinek, Performance Édition, 2009, p.1 9

Pour lire le mémoire dans son intégralité, cliquez ci-dessous:

Léa Mahieux - L'éducation dite positive n'est elle pas une forme de coercition
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